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L'IA dans la gestion d'actifs : comment elle transforme la compliance et abaisse le seuil de compétence pour se lancer

Ce qui se passe déjà, sans qu'on en parle beaucoup

Prenons quelques exemples concrets, tirés de ce qu'on croise sur les projets qu'on accompagne.

Le KYC de masse tel qu'on le connaît aujourd'hui n'existerait pas sans les progrès récents des modèles de vision. Un prestataire comme Netheos, Onfido, Sumsub ou Ariadnext lit automatiquement une pièce d'identité, compare un selfie à la photo du document, vérifie la présence d'anomalies typiques d'une fraude. Le taux de vérification totalement automatique, celui où aucun humain n'intervient, est passé de 60 à plus de 95% en 10 ans. Onfido a d'ailleurs communiqué en 2024 sur son passage à des modèles multimodaux de nouvelle génération qui poussent la vérification en 30 secondes environ. Rien de spectaculaire dans le discours marketing de ces acteurs, ils communiquent sur d'autres angles, mais sous le capot, c'est du deep learning appliqué à haute dose.

Le screening LCB-FT a suivi le même chemin. Il y a 10 ans, un responsable conformité passait sa journée à trier des remontées de listes de sanctions avec beaucoup de faux positifs. Aujourd'hui, ComplyAdvantage, Refinitiv et Fenergo intègrent des systèmes qui scorent la pertinence des alertes et libèrent l'humain de la routine pour qu'il se concentre sur les cas qui méritent son jugement. La productivité par équivalent temps plein sur le screening a été multipliée par 5 à 8 selon les cas.

La veille réglementaire, plus discrètement, bascule aussi. Wolters Kluwer a lancé fin 2023 son assistant IA intégré aux services professionnels, et Thomson Reuters a suivi début 2024 avec CoCounsel Core. Un responsable conformité peut poser une question en français à ces systèmes et obtenir en 30 secondes une synthèse référencée de ce que disent les textes récents sur son sujet. Ce même travail, il y a 5 ans, exigeait de lire les publications AMF, ESMA, ACPR chaque semaine, avec une équipe dédiée.

Et puis il y a la rédaction. Les procédures internes, les PSSI, les PCA, les dispositifs LCB-FT, tous ces documents qui prenaient plusieurs semaines à rédiger sortent aujourd'hui en première version en quelques heures avec l'aide d'un LLM bien piloté. Le gain se joue sur le brouillon, qui devient rapide, et libère du temps humain pour l'adaptation au contexte spécifique de la maison.

Côté acteurs installés, plusieurs grandes maisons françaises ont pris position publiquement. Amundi a annoncé en janvier 2024 le déploiement d'ALTO Intelligence, sa plateforme d'IA appliquée à la gestion. BNP Paribas Asset Management a communiqué mi-2024 sur ses cas d'usage IA dans la relation investisseur. Axa IM et La Française sont également actives sur le sujet, avec des communications régulières depuis 2023. Ces initiatives font partie des roadmaps opérationnelles annuelles, elles ne relèvent plus de la R&D exploratoire.

Ce que ça change pour un fondateur qui se lance

La transformation la plus intéressante à regarder se joue probablement ici, et c'est certainement le point que la presse spécialisée traite le moins.

Il y a 10 ans, un fondateur qui voulait lancer un projet de plateforme d'investissement était confronté à un mur d'expertise réglementaire. Il fallait comprendre le règlement 2020/1503 dans ses détails, l'articulation avec la doctrine AMF, les subtilités du LCB-FT, les exigences du KYC, les contraintes de la période de réflexion, les seuils applicables aux investisseurs non avertis. Sans un cadre expérimenté dans l'équipe fondatrice, ou sans investir plusieurs mois de sa vie personnelle à maîtriser ces sujets, le projet ne pouvait pas décoller.

Aujourd'hui, ce même fondateur peut passer une matinée avec un LLM à explorer un article précis du règlement, obtenir des synthèses structurées avec les références, croiser plusieurs modèles pour valider une interprétation, préparer ses questions avant de rencontrer un cabinet d'avocats. Il n'atteint pas le niveau d'un expert, les LLMs hallucinent, on y reviendra. Il atteint en revanche le niveau d'un généraliste-informé capable de dialoguer sérieusement avec les experts.

Cette différence est fondamentale. Un généraliste-informé qui rencontre un cabinet spécialisé pose de meilleures questions, prend de meilleures décisions, coûte moins d'heures de vacation. Un généraliste-informé qui prépare son dossier PSFP pilote lui-même le calendrier au lieu de dépendre de l'agenda de son avocat. Un généraliste-informé qui échange avec l'AMF comprend ce qu'on lui demande et pourquoi.

Ce niveau était inaccessible sans expérience du secteur avant 2022. Il devient atteignable en quelques semaines aujourd'hui, à condition d'y consacrer du temps sérieux et d'accepter de croiser ses sources.

Ce qu'on voit passer dans notre pratique

Notre expérience directe confirme ce déplacement, et c'est probablement ce qu'il y a de plus solide à partager.

Nos développeurs travaillent quotidiennement avec Claude Code et Cursor depuis 2024. Sur les tâches les plus mécaniques du développement, on estime un gain de productivité de l'ordre de 20 à 30%, avec une qualité au moins équivalente à ce qu'on produisait avant, souvent meilleure, parce que la couverture de tests est plus systématique et la documentation mieux tenue. Ces chiffres sont mesurés sur nos livrables réels, pas théoriques.

Ce qu'on voit changer chez nos prospects est peut-être encore plus révélateur. Les fondateurs qui nous contactent aujourd'hui arrivent aux réunions de devis avec des questions plus pointues qu'il y a 3 ans. Ils ont exploré leur sujet, ils comprennent les briques qu'ils demandent, ils challengent nos propositions avec plus de discernement. Le profil des fondateurs n'a pas fondamentalement changé, ils préparent simplement leurs rendez-vous avec un LLM avant de venir.

Chez nos clients installés, on voit apparaître des demandes qu'on n'aurait pas reçues il y a 3 ans. Intégrer un module d'analyse automatisée des documents fournis par un promoteur. Automatiser la production du reporting trimestriel AMF avec assistance IA. Ajouter un scoring IA sur les alertes du back-office. Ces demandes ne relèvent plus de la R&D, elles relèvent de la mise en production.

C'est cet ensemble d'observations qui nous fait dire que la transformation en cours est réelle, opérationnelle, mesurable, et qu'elle est loin d'être terminée.

Ce qu'on ne peut pas escamoter

Il faut être clair sur un point. L'IA a des limites sur les sujets réglementés, et ces limites ne sont pas des détails.

Les LLMs hallucinent. Un article de règlement mal cité, une jurisprudence AMF inventée de toutes pièces, une doctrine ESMA extrapolée au-delà de ce que le texte dit, ce sont des erreurs qu'on rencontre régulièrement, y compris avec les modèles les plus récents. L'AMF a d'ailleurs publié en juillet 2024 une communication de vigilance sur l'usage des LLMs dans la préparation des dossiers professionnels. Un dossier construit sur des sorties IA non validées est un dossier qui expose la SGP à des risques concrets, pas hypothétiques.

Ça veut dire qu'un humain compétent doit toujours relire, croiser, valider. Un cabinet d'avocats qui utilise l'IA dans sa pratique le sait, il l'utilise pour accélérer, et non pour se substituer à son jugement. Un responsable conformité qui pilote un dossier avec assistance IA le sait aussi, chaque sortie qui va dans un livrable réglementaire doit avoir été vérifiée par une compétence humaine réelle. Cette discipline est probablement plus importante aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a 5 ans, parce que la tentation d'aller trop vite est plus grande.

L'AMF observe ces sujets avec beaucoup d'attention. Elle ne disqualifie pas les dossiers construits avec assistance IA, ce serait absurde en 2026, mais elle vérifie la traçabilité de la validation humaine, elle demande à comprendre les processus de contrôle, elle interroge sur les biais possibles des systèmes utilisés. DORA, entré en application le 17 janvier 2025, impose des contraintes précises sur l'usage des systèmes IA dans les fonctions financières critiques, avec des exigences documentaires et opérationnelles qu'il faut intégrer dès la conception. L'AI Act européen, adopté en mars 2024 avec une entrée en application progressive jusqu'en 2027, ajoute une couche supplémentaire pour les usages classés comme à haut risque.

Il y a aussi la question du RGPD, particulièrement quand les LLMs utilisés sont hébergés hors de l'Union européenne. Ce point est parfois traité à la légère, il ne devrait pas l'être. Et il y a le risque cyber, qui augmente avec l'ouverture de la plateforme à des systèmes IA externes.

Rien dans cette liste ne remet en cause la thèse principale. Tout dans cette liste doit être respecté par ceux qui construisent leur pratique autour de l'IA.

Ce que ça change concrètement pour ceux qui hésitent

Quand on assemble tous ces éléments, on arrive à un constat qui devrait faire rouvrir plusieurs dossiers.

Le blocage historique le plus lourd, celui qui consistait à trouver un profil expert dès le démarrage du projet, n'existe plus dans les mêmes termes. Un fondateur généraliste-informé, entouré d'un cabinet d'avocats spécialisé et d'un partenaire technique qui maîtrise les briques réglementaires, peut porter un projet crédible sans avoir cette compétence en interne à plein temps. Ce point était structurellement excluant pour beaucoup de porteurs de projet. Il ne l'est plus.

Le rôle du responsable conformité, quand il finit par être recruté, évolue. Il devient un pilote qui orchestre des outils et des experts externes, plutôt qu'un producteur qui rédige tout manuellement. Cette évolution change les profils qu'on cherche, le moment où on les recrute, et la manière dont on organise leur travail. Elle ne fait pas disparaître le rôle.

Le coût d'accès à une veille réglementaire de qualité s'effondre. Ce qui exigeait plusieurs abonnements professionnels et des heures hebdomadaires de lecture par un humain compétent devient accessible à travers des outils IA à quelques dizaines d'euros par mois. Un acteur intermédiaire peut aujourd'hui maintenir une veille comparable à celle d'une grande maison, avec un ratio ressources sur qualité sans comparaison avec ce qu'il était.

Les cabinets d'avocats eux-mêmes intègrent l'IA dans leur pratique. Un cabinet qui facturait 40 000 euros pour l'instruction complète d'un dossier PSFP il y a 5 ans peut aujourd'hui, dans certains cas, calibrer une offre autour de 25 000 euros sans dégrader la qualité, parce qu'il gagne du temps sur la production documentaire et le concentre sur le jugement stratégique. Kramer Levin et Fidal ont d'ailleurs communiqué en 2024 sur leurs déploiements internes de solutions IA dédiées aux dossiers réglementaires. Cette tendance ne concerne pas tous les cabinets, mais elle bouge.

Résultat combiné, un projet qui aurait exigé un capital humain rare et coûteux il y a 10 ans peut aujourd'hui être porté par une équipe restreinte, appuyée sur des outils accessibles et des prestataires efficients. Les difficultés commerciales, de marque, de distribution restent entières, mais le déblocage est réel sur le seuil de compétence technique et réglementaire.

Pour finir

L'IA n'ouvre pas magiquement la gestion d'actifs à qui veut s'y lancer. Ce serait une caricature. Elle abaisse en revanche le seuil de compétence humaine requis pour porter un projet crédible, et ce déplacement change qui peut légitimement entrer sur le marché. C'est probablement l'évolution la plus structurante des 5 prochaines années pour le secteur, plus encore que les innovations techniques déjà intégrées dans les plateformes.

Pour un dirigeant qui hésite à se lancer, ou pour un acteur intermédiaire qui se demande s'il a les moyens de tenir face aux gros, il vaut probablement la peine de rouvrir aujourd'hui un dossier fermé il y a 3 ou 5 ans avec les paramètres de l'époque. Le calcul a changé. Ce qui n'était pas envisageable est devenu instructible. Ce qui exigeait un cadre expérimenté à plein temps peut être piloté autrement. Ce qui coûtait des dizaines de milliers d'euros par an en accompagnement se traite désormais avec des budgets bien plus modestes.

Reste que l'IA demeure un accélérateur, un démocratiseur, un outil. Elle ne se substitue pas à l'expertise humaine sur les sujets régulés. Ceux qui l'utiliseront le mieux dans les années qui viennent seront probablement ceux qui auront compris cette distinction, ceux qui savent réorganiser leur travail autour d'elle pour libérer leur temps humain pour ce qui a vraiment besoin d'un humain.