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Actifs tokenisés en gestion privée : ce que la tokenisation change vraiment dans l'infrastructure d'une société de gestion privée

Ce qui a basculé depuis 2024

Le tournant a probablement été le lancement en mars 2024 du fonds BUIDL par BlackRock, le fonds monétaire tokenisé le plus visible du marché institutionnel américain. Un asset manager de premier plan a acté publiquement que l'infrastructure blockchain devenait légitime pour des produits institutionnels sérieux. Le fonds a franchi le milliard de dollars d'actifs sous gestion en moins de 6 mois.

Franklin Templeton opérait déjà son fonds BENJI depuis 2021 sur Stellar puis Polygon. WisdomTree a lancé WisdomTree Prime aux États-Unis en 2023. Ondo Finance, avec ses produits USDY et OUSG, dépasse les 500 millions de dollars sous gestion en 2024. Ces exemples viennent des États-Unis, mais l'Europe suit rapidement.

En France, Société Générale FORGE a émis en avril 2023 la première obligation cotée sur une blockchain publique (Ethereum) pour 10 millions d'euros, puis a lancé en 2024 EUR CoinVertible, un stablecoin euro conforme MiCA. Amundi a annoncé plusieurs initiatives sur les fonds tokenisés en 2024. BNP Paribas a réalisé en 2023 sa première transaction sur le programme JPMorgan Onyx.

L'entrée en application complète de MiCA le 30 décembre 2024 a créé un cadre réglementaire européen pour les crypto-actifs, incluant des règles pour les stablecoins référencés à des monnaies (EMT) et pour les jetons référencés à des actifs (ART). MiCA ne couvre pas directement la tokenisation des titres financiers (qui reste sous MiFID II et le règlement Prospectus), mais elle stabilise le contexte général et lève une bonne partie de l'incertitude réglementaire.

Le Digital Operational Resilience Act (DORA), entré en application le 17 janvier 2025, ajoute une couche de contraintes sur la résilience opérationnelle des systèmes IT critiques, incluant ceux qui reposent sur des blockchains publiques.

Additionnées, ces évolutions font que la tokenisation n'est plus une expérimentation isolée. C'est un mouvement de fond qui va s'installer dans les back-offices des SGP françaises sur les 3 à 5 prochaines années, à un rythme qui va probablement s'accélérer.

Ce que la tokenisation apporte concrètement

Pour comprendre pourquoi les SGP s'y intéressent sérieusement, il faut regarder ce que la tokenisation change dans les mécaniques financières, au-delà du discours marketing sur la disruption.

Le règlement-livraison s'accélère. Une transaction sur un actif tokenisé se règle en quelques minutes ou heures, contre 2 jours ouvrés (T+2) sur les infrastructures traditionnelles depuis 2014 (en Europe, avec l'objectif T+1 en 2027). Ce gain de latence libère du collatéral, réduit le risque de contrepartie, améliore la trésorerie opérationnelle. Sur des volumes importants, l'économie se compte en points de base annuels.

La fractionnabilité devient native. Un token peut représenter une fraction arbitraire d'un actif sous-jacent. Un fonds immobilier tokenisé peut être détenu par unités de 100 euros au lieu du ticket habituel de plusieurs milliers d'euros. Cette granularité change les conditions d'accès pour l'investisseur retail et ouvre des segments de clientèle jusque-là inaccessibles.

La programmabilité s'ajoute au titre lui-même. Un smart contract peut automatiser les distributions périodiques, les votes en assemblée, les mouvements d'actifs sous conditions, sans intervention humaine ni chaîne de prestataires. Les événements du cycle de vie du produit deviennent exécutables, pas juste enregistrés.

La liquidité potentielle s'améliore sur les segments historiquement illiquides. Un fonds de private equity tokenisé peut proposer un marché secondaire natif entre porteurs, alors que le rachat classique passe par des procédures lourdes et des périodes fixes. Cette liquidité reste à construire concrètement (elle dépend de la profondeur du marché, pas du support technique) mais l'infrastructure la rend possible.

La transparence des positions et des flux augmente. Les registres blockchain sont consultables (dans le respect des règles de confidentialité qui peuvent être appliquées par-dessus), ce qui simplifie certains reporting réglementaires et facilite les audits. À condition que la SGP maîtrise les outils d'observation blockchain, ce qui n'est pas trivial.

Enfin, la standardisation technique se renforce. Les standards ERC-20, ERC-721, ERC-1400 et leurs équivalents sur d'autres chaînes créent une interopérabilité qui n'existe pas dans les systèmes traditionnels, où chaque teneur de compte a son format propriétaire. Cette interopérabilité facilite les intégrations et abaisse les coûts.

Le vrai impact sur le data model d'une SGP

C'est ici que le sujet devient réellement intéressant pour un CTO, et c'est ce qui échappe à la plupart des articles de vulgarisation sur la tokenisation.

Le registre nominatif d'une SGP traditionnelle est une base de données centralisée, sous le contrôle de la maison, avec une source de vérité unique en interne. Le registre nominatif d'un actif tokenisé, à l'inverse, est une blockchain (publique, privée, ou consortiale) dont la source de vérité vit à l'extérieur des systèmes de la SGP. Ce déplacement de la source de vérité a des conséquences importantes.

Le back-office de la SGP doit s'adapter à ne plus être maître de son propre registre. Il devient observateur d'un registre externe, avec des mécaniques de synchronisation, de rapprochement, de gestion des divergences. Le data model interne doit refléter en temps quasi-réel l'état de la blockchain, sans jamais prétendre en être la source.

Les événements du cycle de vie (souscriptions, distributions, transferts, rachats) sont désormais des transactions on-chain avec une temporalité et une finalité qui ne dépendent plus des back-offices traditionnels. Un ordre de souscription se règle quand la transaction est confirmée sur la blockchain, pas quand le back-office l'a enregistré. Cette inversion demande une refonte de la logique événementielle.

Le KYC reste sur les épaules de la SGP mais s'articule différemment. L'investisseur détient un wallet, la SGP doit associer ce wallet à une identité KYC vérifiée. Les standards de "KYC on-chain" (comme Polygon ID ou Verite) émergent mais ne sont pas encore matures. En attendant, les SGP maintiennent un mapping interne entre wallets et identités validées, avec les mêmes exigences LCB-FT que sur les infrastructures classiques.

La conformité réglementaire prend une dimension technique nouvelle. L'AMF, l'ACPR, et bientôt l'ESMA sous MiCAR, s'intéressent à la façon dont les SGP gèrent leurs positions on-chain. Les reportings réglementaires doivent inclure les positions tokenisées avec la même granularité que les positions classiques, ce qui suppose que les outils de reporting sachent lire les blockchains.

La sécurité des clés privées devient un enjeu opérationnel majeur. Un actif tokenisé qui repose sur une clé privée compromise est un actif perdu. Les SGP doivent mettre en place des solutions de custody institutionnelles (Fireblocks, BitGo, Copper, ou équivalents européens comme Metaco) qui offrent la sécurité et l'audit trail nécessaires. Ces solutions ne sont pas gratuites et représentent un poste de coût nouveau dans l'infrastructure.

Enfin, l'architecture doit prévoir la coexistence entre actifs tokenisés et actifs classiques. Aucune SGP n'a intérêt à basculer 100% de son portefeuille en tokenisé du jour au lendemain. La transition se fera par vagues, sur des produits ciblés, sur plusieurs années. Le back-office doit donc gérer les 2 mondes en parallèle, avec des vues consolidées pour l'investisseur qui détient les 2 types d'actifs.

Ce qui reste incertain

Il faut être clair sur les zones où le sujet n'est pas encore stabilisé et où les SGP doivent avancer avec prudence.

La souveraineté technique reste une question ouverte. Les blockchains publiques les plus utilisées (Ethereum, Solana, Polygon) sont hébergées par des réseaux décentralisés dont la gouvernance échappe à l'Union européenne. Pour des acteurs français ou européens soumis à DORA, cette dépendance sur des infrastructures non-souveraines pose des questions qui n'ont pas de réponse simple aujourd'hui. Les blockchains permissionées ou les Layer 2 européens (comme ceux qu'explorent SIX Digital Exchange ou Deutsche Boerse D7) apportent une réponse partielle, au prix d'une fragmentation qui complique l'interopérabilité.

Le cadre juridique de la tokenisation de titres financiers reste plus léger en France qu'aux États-Unis. Le régime pilote européen (Regulation EU 2022/858) permet des expérimentations mais reste transitoire. Le titre transféré on-chain n'a pas encore le même statut juridique universellement reconnu que le titre traditionnel dans tous les cas de figure.

Les coûts d'infrastructure ne sont pas encore stabilisés. Custody, oracles, gas fees, développement de smart contracts, audits de sécurité, monitoring blockchain, tout cela représente un poste de dépenses nouveau qui varie beaucoup selon les acteurs et les choix techniques. Un projet pilote de tokenisation peut représenter facilement 200 000 à 500 000 euros de coûts additionnels par rapport à une émission classique.

Les compétences internes restent rares. Développer, auditer, opérer un smart contract demande des profils que peu de SGP ont recrutés en interne. Le marché des développeurs blockchain est tendu, avec des rémunérations élevées et une volatilité forte des équipes.

L'expérience investisseur n'est pas encore lissée. Souscrire à un actif tokenisé demande à l'investisseur retail d'ouvrir un wallet, de comprendre la mécanique des gas fees, de gérer ses clés privées ou d'accepter une custody déléguée. Ces friction points restent significatifs et limitent l'adoption grand public à court terme.

Enfin, la question du secondaire liquide reste largement théorique sur les actifs non-cotés tokenisés. La technologie permet un marché secondaire, mais l'existence effective d'acheteurs et de vendeurs pour un fonds de private equity tokenisé n'est pas automatique. La liquidité se construit dans la durée, elle ne se décrète pas.

La question stratégique pour les SGP

Face à ce paysage, les SGP françaises se posent 3 types de questions selon leur position dans le marché.

Les grandes maisons (Amundi, BNP Paribas AM, Axa IM, La Française) ont les ressources pour mener des expérimentations sérieuses. Elles investissent depuis 2022-2023 dans des équipes dédiées, des partenariats avec Société Générale FORGE ou avec des acteurs comme Metaco. Leur enjeu principal est la vitesse d'apprentissage et la capacité à opérationnaliser rapidement quand le marché deviendra clairement porteur. La stratégie est d'être prêt sans surinvestir.

Les acteurs intermédiaires (Rothschild & Co AM, Andera Partners, Peqan, Altaroc, les boutiques spécialisées) doivent trancher un arbitrage plus délicat. Investir seuls dans la tokenisation représente un coût significatif pour un retour incertain. Ne pas investir risque de laisser passer une opportunité de différenciation. La bonne réponse consiste probablement à explorer via des partenaires (Société Générale FORGE, Tokeny, Fireblocks) plutôt que de construire en interne. Cette approche préserve l'agilité sans engager un budget disproportionné.

Les nouveaux entrants et les acteurs à ambition technologique ont probablement le plus à gagner à intégrer la tokenisation dès la conception de leur plateforme. Repartir d'une feuille blanche permet de concevoir une architecture nativement compatible avec les 2 mondes (traditionnel et tokenisé), là où les acteurs installés doivent adapter des systèmes existants. Blast.Club, Peqan, Altaroc, ou les acteurs qui lanceront leurs plateformes en 2026-2027 ont un avantage architectural qu'il serait dommage de ne pas exploiter.

Dans tous les cas, le sujet ne peut plus être traité en R&D exclusive. Il doit être intégré dans les roadmaps opérationnelles, avec des budgets identifiés, des équipes dédiées, des jalons mesurables. Les 12 à 24 prochains mois vont probablement voir se creuser un écart significatif entre les SGP qui ont commencé à investir sérieusement et celles qui ont repoussé le sujet.

Pour finir

La tokenisation des actifs réels sort de la phase expérimentale pour entrer dans une phase d'industrialisation qui va durer plusieurs années. Elle transforme progressivement l'infrastructure des SGP en obligeant à repenser le data model, la relation aux prestataires, la conformité, la sécurité, et la place du back-office dans l'architecture globale.

Pour une SGP qui construit ou refond aujourd'hui sa plateforme, la question à se poser n'est plus de savoir s'il faut prévoir la tokenisation. La question est de savoir à quel niveau d'engagement, avec quels partenaires, sur quels produits pilotes, et à quelle échéance. Une architecture pensée aujourd'hui doit au minimum ne pas fermer la porte à la tokenisation, même si elle ne l'implémente pas immédiatement.

Le meilleur moment pour commencer à s'y intéresser sérieusement, c'est probablement maintenant. Avant que le mouvement s'accélère suffisamment pour que les retardataires se retrouvent en position de rattrapage forcé, dans l'urgence, avec des coûts d'apprentissage supérieurs à ceux qu'ils auraient supportés en anticipant.